Hadrien Daudet – PHOTOGRAPHER

out of the box

Il était une fois dans l’ouest – Once upon a time in the west (2/2)

Calgary, Canada, 07/2012.

Au premier jour du Stampede, dans les coulisses, les athlètes attendent pour faire leur entrée dans l’arène et se présenter au public. Au milieu d’eux, arborant un large sourire et une chemise rose, se tient Lee Ann Rust, 54 ans. Les clameurs de la foule l’enivrent : « nous autres, gens du rodéo, ce qu’on fait avant tout c’est du divertissement. On est là pour faire un bon spectacle et que les gens s’éclatent.»

Lee Ann concourt dans l’épreuve de « barrel racing », la partie du rodéo réservée aux femmes. L’exercice est profondément respecté dans la culture de l’Ouest pour sa virtuosité tout autant que pour les risques que prennent les cavalières. « Tu peux te casser des os, explique Lee Ann. Ton cheval peut glisser et avant même que tu le saches tu te retrouves en dessous. D’ailleurs il n’y a que quelques os que j’ai pas cassés » ajoute-t-elle en se marrant. Le rodéo se définit probablement comme une pratique qui tient tout autant du sport que du spectacle et dans lequel la prise de risque célèbre un mode de vie caractéristique de la culture ouest-américaine traditionnelle.

Le commun des athlètes de rodéo professionnel mène une vie usante, ponctuée de gamelles à cheval et d’os cassés. L’âge de la retraite arrive en général assez vite et ils s’orientent alors vers une activité plus tranquille dans un ranch, à faire du dressage ou de l’élevage, des ateliers pour les novices ou encore un métier agricole.

Le chemin de Lee Ann s’est tracé précisément en sens inverse. Elevée dans le ranch familial au Texas par une famille de dresseurs de chevaux, elle étudie tout en faisant du rodéo, comme les autres gosses de son âge. Cependant, après la fac, elle entre chez Sanofi Aventis et y mène une carrière de commerciale pendant plus de vingt cinq ans. « J’aurais voulu faire du rodéo pro, mais je n’avais ni le cheval ni les moyens pour commencer ». Et il faut bien gagner de quoi vivre.

Après quelques années, elle achète un ranch avec son mari dans lequel ils élèvent et dressent des chevaux pour les revendre. Tous les soirs de la semaine, après le travail, Lee Ann passe quelques heures avec les chevaux. Elle monte pour son plaisir et fait du rodéo amateur à l’occasion. Ca aurait pu être la vie normale d’une américaine de l’Ouest, avec un salaire, des bonus, un plan épargne et un rêve devenu hobby.

Pourtant, à 52 ans, Lee Ann a une révélation. Elle divorce, quitte son boulot et décide de commencer une nouvelle vie. Son père, ancien champion de rodéo, l’encourage à tenter le tout pour le tout. « Je rêvais d’avoir moi aussi une boucle de champion à ma ceinture ». Elle se lance sur la route avec Harley, son cheval de huit ans, avale les kilomètres, va d’un rodéo à l’autre dans tout l’Ouest des Etats Unis et accumule les gains.

Sa carrière prend son envol en 2011 quand elle obtient, à 53 ans, le titre de « Rookie of the year ». Il récompense chaque année le meilleur des nouveaux entrants dans le circuit professionnel du rodéo – en général un gamin de 20 ans.  Dans la foulée, Lee Ann se retrouve 19ème au classement américain de « barrel racing » et décroche une invitation pour le centenaire du Calgary Stampede en juillet 2012.

Chaque jour, devant 20 000 spectateurs, Lee Ann se lance pour quinze secondes dans l’arène. Au troisième jour elle réalise le meilleur temps, empoche 5 000 dollars de plus et déchaine la foule. La machine est lancée ; Lee Ann fait la une du journal le lendemain, des journalistes débarquent devant sa caravane pour des photos et des interviews, les gens l’arrêtent dans la rue pour l’encourager à la serrer dans leurs bras. Elle se laisse même aller à croire au chèque final de 100 000 dollars. Les autres cowgirls, de vingt ses cadettes pour la plupart, la regardent d’un œil mi attendri mi condescendant. Par ailleurs, une histoire, servie par la presse locale, revient aux esprits : celle de June Holeman, 63 ans, qui au Stampede de 2006 avait perdu la finale d’un cheveu. Et plus la compétition avance, plus la comparaison s’impose dans les esprits.

L’histoire de Lee Ann parle à tout le monde parce qu’elle raconte ce que chacun connaît au fond de soi – les rêves, la confiance en soi nécessaire pour les réaliser ou la frustration de ne jamais y arriver. « Dans le monde du rodéo, on a tous une histoire. La mienne parle simplement à plus de gens » ; à tous ces gens qui, en la regardant, ont l’espoir que tout est possible.

Comme dans toute histoire, les événements s’expliquent par différents concours de circonstances. Cependant, le narratif de Lee Ann est simple : il repose sur son cheval, Harley. « Il est la raison qui me pousse à faire ça. Je me suis pas acheté un cheval pour aller faire du rodéo ». Quand il est né il y a dix ans, Lee Ann a immédiatement senti qu’elle ne le vendrait pas. Il est le dernier cheval qu’elle aura dressé – elle subit peu après une blessure dont elle mettra 2 ans à complètement se remettre – et il lui apparaît évident que le cheval dont elle avait rêvé 30 ans auparavant lui a été donné. Il a un excellent pédigrée et présente dès le début des qualités remarquables. Lee Ann décide de lui donner sa chance et d’en faire un cheval de compétition – avec elle comme cavalière.

« Ensemble, on est meilleurs que l’un et l’autre pris séparément. Je sais qu’il peut aller plus loin, mais moi, je ne suis pas sûre d’en être capable ».

Car le rêve de Lee Ann a un prix. Ce sont des milliers de kilomètres par semaine, seule dans son camion avec son cheval, un sommeil léger de quelques heures par nuit, à l’avant de la caravane sur un matelas, le réveil toutes les quatre heures pour s’occuper du cheval. Ce sont, à 54 ans, les os et les dents cassés, les opérations à la chaîne, les factures des médecins en regard des gains difficiles dans un métier très compétitif. C’est aussi la crainte de se blesser à nouveau et de ne plus être au niveau. Elle est consciente que son âge, s’il a un pouvoir d’attraction important sur le public, les média et les sponsors est aussi un handicap compte tenu des exigences du métier.

La personnalité de Lee Ann est emblématique de cette culture western déclinante, faite d’honneur, de respect pour l’effort physique et moral, de dignité dans la joie comme dans la peine – qui fait qu’un cowboy, qu’il se casse la jambe ou remporte une épreuve, salue son public et reçoit une ovation. Chez Lee Ann, cette volonté quasi chevaleresque semble aussi émaner d’un curieux mélange de croyances qu’elle attribue à la fois à son éducation de chrétienne américaine et à ses origines indiennes Cherokee. Adepte de The Secret, best seller new age qui prône les vertus du positive thinking américain et qu’elle écoute en boucle dans son camion depuis 3 ans, elle a par ailleurs une foi en Dieu inébranlable ; moins en un « dieu qu’on peut mettre dans une boite avec une étiquette » qu’en un flux d’énergies bienveillantes, une grâce qui la touche et l’aide à avancer. Autour de son cou pendent une croix et des pierres énergétiques.

Et de fait, les gens rencontrés au hasard de sa route lui apportent leur soutien : une prairie pour faire paître le cheval, un lit, un repas en famille.

Le jour de la finale du Stampede, des membres de la tribu Black Foot, lui offrent une plume d’aigle, puissant symbole indien de protection et d’orientation. Ils organisent une cérémonie au cours de laquelle ils enveloppent Lee Ann et sa monture dans une fumée d’herbe aux bisons en priant pour sa victoire. Lee Ann s’incline à la première manche et la victoire en question n’a pas lieu. Mais on imagine son sourire lorsqu’elle apprend quelques heures plus tard à la radio, alors qu’elle est déjà en route vers un autre rodéo, que le chèque de 100 000 dollars est revenu à Sue Smith, son ainée de 3 ans.

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It is the first day of the Stampede. The athletes are waiting backstage before entering into the arena to meet the crowd. Among them stands Lee Ann Rust, 54 years old, wearing a broad smile and a pink shirt. The clamor outside almost intoxicates her: “We, rodeo people are entertainers. We are here to make a good show for people to enjoy themselves”.

Lee Ann is a barrel racer. As a female-only rodeo event, barrel racing is deeply respected in the Western culture for its virtuosity as well as for the risks that the riders take. “You can break your bones, says Lee Ann. Your horse can slip and before you know it you find yourself under. In fact there are only a few bones I haven’t broken”, she adds, laughing. Rodeo is probably as much sport as entertainment and taking risks is part of the game as a reminder of the traditional western American culture.

Most of the professional rodeo athletes lead a life punctuated by falls and broken bones. They retire early and move towards quieter activities in the ranching business, training or breeding horses, teaching workshops for novices, or they get a job in the agricultural business.

Lee Ann made her way precisely in the opposite direction. Raised in the family ranch in Texas by a family of horse trainers, she studies while doing rodeo, like any other kid. However, after college, she joins Sanofi Aventis and works there for over twenty-five years in the sales department. “I wanted to do pro rodeo, but I had neither the horse nor the money to start”. And everyone must earn a living.

After a few years, she and her husband buy a ranch, where they raise and train horses for resale. Every night of the week, after work, Lee Ann spends a few hours with the horses. She rides for pleasure and does amateur rodeo from time to time. It could have been the normal life of a western American, with a salary, bonuses, a savings plan and a dream that became a hobby.

Yet, when turning 52, Lee Ann has a revelation. She gets a divorce, quits her job and decides to start a new life. Her father, a former rodeo champion, encourages her to give it all out. “I dreamt of having one of those champion buckle on my belt”. She gets on the road with Harley, her eight-year-old horse, drives thousands of miles from a rodeo to another throughout the western United States and accumulates winnings.

Her career takes off in 2011 when she gets the title of “Rookie of the Year” at 53 years old. This award is granted every year to the best of the new entrants on the professional rodeo circuit – usually a twenty-year-old lad. That same year, Lee Ann ranks 19th in the US barrel racing charts and gets an invitation to the centennial of the Calgary Stampede in July 2012.

Every day at the Stampede, Lee Ann races for fifteen seconds in the arena before 20,000 spectators. On the third day she wins the race, pockets an extra 5000 dollars and unleashes the crowd’s enthusiasm. The machine is started, Lee Ann’s picture is in the front page the next day, journalists hurry to her caravan for photos and interviews, people stop on the street to encourage her and hug her. She even starts to believe in the final check of 100.000 dollars. The other cowgirls for the most part twenty years younger aren’t sure whether to look up or down on her. However the local press digs out an old story: that of June Holeman, 63, who almost won the 2006 Stampede finals. And as the tournament goes on, the comparison between June and Lee Ann sticks.

Lee Ann’s story talks to people because it says what everyone knows deep down inside – the dreams, the self-confidence necessary to achieve them or the frustration of failing. “In the world of rodeo, we all have a story. Mine just talks to more people” – to all those people who see her and have the hope that anything is possible.

As with any story, the events can be explained by different sets of circumstances. However, Lee Ann’s narrative is quite simple: it is based on her horse, Harley. “He is the reason that drives me to do this. I didn’t buy a horse to go and do rodeo”. When he was born ten years ago, Lee Ann immediately felt that she would not sell him. He is the last horse she trained – she suffers an injury shortly after that will take her two years to fully recover from – and it is obvious to her that the horse she dreamt of thirty years ago has been given to her. It has an excellent pedigree and shows remarkable qualities from the beginning. Lee Ann decides to give him a chance as a barrel racing horse – with her as a rider.

“Together, we are better than one another apart. I know he can go further, but I’m not sure I can take him there” she says.

For the dream of Lee Ann has a price – thousands of miles a week, being alone in her truck with the horse, a few hours of light sleep every night in front of the trailer on a mattress, waking every four hours to take care of the horse, being 54 years old, with teeth and bones injuries, chain operations, doctors’ bills next to difficult earnings in a very competitive business, finally the fear of getting hurt again and no longer be up for the show.

Lee Ann is aware that her age, while having a considerable power of attraction on the public, the media and the sponsors is also sometimes a handicap given the requirements of the job.

The personality of Lee Ann is emblematic of this declining western culture made of honor, respect for physical and moral strength, dignity in joy and sorrow – which makes a cowboy, whether he breaks his leg or wins the event, salute the audience and receive a standing ovation. In Lean Ann’s way of life this mentality comes also with beliefs that she attributes both to her Christian American education to her Cherokee origins. She’s been listening to The Secret for the past three years on the road and also has a steadfast faith in God – less in a “god that we can put in a box with a label” than in a stream of benevolent energy, a grace that touches her and keeps her going. Around her neck hang a cross and energy stones.

And as a matter of fact, the people she meets on her way give their support – a meadow to graze the horse, a bed or a family meal.

On the final day of the Stampede, some members of the Black Foot tribe offer her an eagle feather, powerful Indian symbol of protection and guidance. They hold a ceremony during which they burn sweet grass around Lee Ann and her horse while praying for their victory. Lee Ann loses the first race and the victory doesn’t happen. But one can imagine her smile when she hears on the radio a few hours later while already on her way to another rodeo that the 100,000 dollars check went to Sue Smith, who three years older than her.

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Written by hadriendaudet

2013/07/01 at 19:42

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